Je découvrais peu à peu les terribles désagréments que d'avoir des amis fidèles et sincères. Leurs attentions redoublées, l'insistance avec laquelle ils veulent sauver votre âme, à n'importe quel prix. Et quel prix ! Leur dernière obsession était de mettre fin à mon célibat. Et ils se croient bons et généreux, les cons. Ils vivent le rêve américain, le bisou matinal, la baise quotidienne, les beaux-parents hebdomadaires, le musée mensuel, le chat. Ils espèrent vous tirer vers le haut, vous initier au bonheur à peu de frais. Mais j'y vois clair, moi. Je sais bien que tout finira en sanglots pour savoir qui aura la garde du chat. Pour le moment, j'avais l'impression d'être un comateux que sa famille refusait de débrancher par amour. Branché, j'attendais que ça se passe, en me vidant plusieurs fois par jour. Et maintenant, j'étais au restaurant.
Où est-ce qu'ils l'avaient trouvée ? Une amie d'une amie, probablement... Elle était étonnamment jolie, la Catherine, malgré son prénom de grand-mère. S'ils veulent nous mettre ensemble, me dis-je, ils ne doivent pas beaucoup l'aimer. Ou peut-être me surestiment-ils. Moins à l'aise que moi face au silence, elle animait la conversation pour nous deux. Je n'écoutais que par bribes, préférant scruter sa peau laiteuse sans défaut, ses cheveux roux et ses yeux d'un bleu presque transparent. Elle travaillait dans l'hôtellerie. Elle respectait beaucoup la gentillesse et la patience de son patron jusqu'au jour où il avait essayé de conclure l'affaire. Depuis, elle avait des difficultés à retrouver un emploi. Elle m'expliqua probablement pourquoi, mais l'étude de ses seins requérait toute mon attention. Ils n'étaient pas très gros, parfaits pour mes petites mains.
Ce qui n'était au départ qu'une légère inquiétude s'était renforcé au cours du repas. Nous entamions le dessert et j'en étais maintenant certain, cette salope me cachait quelque chose. Il ne pouvait y avoir d'autre explication à sa présence ce soir. Trop belle et sensible, délicate et enivrante. Elle avait même ri poliment à une de mes blagues nazies. Une femme comme elle n'a pas besoin de rencontre arrangée par ses amies repoussantes. Elle devrait déjà être mariée à un chirurgien ou un notaire et pleurer sur ses rêves inaccomplis de jeune fille. Quelque chose ne tournait pas rond, donc. Prétextant de me lever de ma chaise, je lui décochai un coup de pied dans le tibia gauche. La texture ressentie à l'impact ne pouvait prêter à confusion, elle n'avait pas de jambe de bois. Je parvins non sans mal à dissimuler ma surprise, tant cette hypothèse me semblait probable. Puis je maudis ma stupidité. Il pouvait très bien s'agir de sa jambe droite et je devais maintenant trouver un autre stratagème. D'un rapide mouvement de poignet, j'envoyai ma fourchette par terre. Me baissant pour la ramasser, je vis sa cheville, bien réelle et laiteuse. Il fallait que je me calme. J'agissais comme un lunatique, c'était évident, et je devais reprendre mes esprits. Le problème n'était bien sûr pas physique ou je l'aurais noté sans mal.
La vérité me frappa à tel point que je me rassis lourdement. Elle était plus âgée que moi, et devait avoir trente-deux ou trente-trois ans. Un rapide calcul confirma mes soupçons. Elle avait un fils caché, possiblement homosexuel. Ou une fille lesbienne, ce qui était un peu moins dégoûtant. Un paumé avait dû l'engrosser pour ses seize ans, avant de la larguer en découvrant son homosexualité refoulée. Homosexualité qu'il avait donc léguée à son fils. Celui-ci, actuellement adolescent, avait découvert son propre corps et ses préférences odieuses. Peu à peu, les pièces du puzzle s'assemblaient dans mon esprit. Tout devenait clair. S'il n'était pas gay, elle aurait osé m'avouer son existence. Quel imbécile je fais, comment n'avais-je pas réalisé avant la supercherie ? La colère emplit mon cerveau, la rage obscurcit mes yeux, et je sentis mon sang bouillonner, taper dans mes veines. Si bien qu'elle dut répéter trois fois sa question pour que je l'entende :
"Tu m'écoutes ? Tu fais quoi dans la vie, tu ne me l'as toujours pas dit..."
"Putain mais on s'en fout, tu attendais quoi pour me parler de ton fils sodomite ?"
"Pardon ? Mais de quoi tu p..."
"Qu'il me saute dessus en pleine nuit ? Qu'il m'agrippe sous la douche ? Deux heures que j'écoute tes mensonges, ton miel de succube ! Et tu mens, mens, mens. Sans même me regarder dans les yeux."
Elle fondit en larmes. C'est en la voyant tâtonner pour chercher son sac posé par terre que je compris qu'elle était aveugle. Cette connasse de Marion m'avait dit que la femme que j'allais rencontrer était "spéciale", que je comprendrais en la voyant. Elle ne pouvait pas me dire les choses sans détour, cette harpie ? Comment pouvais-je deviner ? Il est vrai qu'elle était accompagnée de son chien, qu'elle avait sa canne. Mais enfin je l'ai prise pour une hipster. Elle m'avait fait lire le menu et avait salé son thé... Comportement typique d'une gourde se prenant pour une princesse. Toutes mes capacités de déduction étaient impuissantes face à une telle situation incongrue. Et moi qui envisageais une réponse rationnelle.
J'étais abasourdi, humilié. Mes amis essayaient de me caser avec une personne incapable de voir mon visage. Cette même personne s'était bien gardée d'en parler. Le monde entier me prenait pour un imbécile, un fou. Et un moche qui plus est. J'avais de nouveau raison. Une femme parfaite en apparence, et il n'avait pas fallu plus de deux heures pour que les masques tombent, que les sanglots arrivent. Sa lâcheté avait fait le travail. Heureusement on n'avait pas encore de chat. J'aurais dû lui en coller une, seule la pitié me retint. Elle n'aurait pu se protéger. Je ne suis pas un monstre, moi. L'empathie, je connais. Qui se soucie de ce que je peux ressentir ? Comment ne pas finir seul dans ce monde rongé par la tromperie ? Je suis bien trop honnête pour leurs complots, leurs intrigues, leurs supercheries. Mon romantisme baigne dans leurs miasmes. Qu'ils me débranchent et qu'ils crèvent.