16.9.11

Les aventures d'Alonso (1)


D’une vilenie que je fis à une femme mariée dont j’étais épris
Or, en ce temps-là, je m’épris d’une femme mariée. Nous fûmes amis quelques jours, et une autre que je connaissais, mariée pareillement, me faisait tant de scènes de jalousies qu’elle m’obligea à commettre une vilenie, car je la tiens pour telle. Je me rendis chez elle, bien résolu de lui taillader le visage en présence de son mari.
Je tirai la dague pour le faire; elle, qui me vit résolu, se couvrit la face et baissa la tête jusqu’à la mettre entre ses jambes. Bien fâché, je lui lève ses jupes, ce qui était à propos, et lui trace sur les fesses deux estafilades, comme sur un melon.
Le mari prend son épée, se précipite derrière moi (il se trouvait dans la boutique où il travaillait, étant ouvrier), et il y a tant de gens de justice à Madrid que les voilà aussitôt qui me courent sus pour m’arrêter. Je me mets dans une maison, où je tiens ferme à la porte, sans laisser entrer âme qui vive, sinon en passant sur la pointe de mon épée. Il ya avait là des gens de justice de la Ville et de la Cour, et plus le temps s’écoulait plus il en venait, tellement qu’ils appelèrent un de leurs alcades de Cour, qui était Don Farinas. Il s’approche avec une grande troupe d’alguazils et me dit en ôtant son chapeau : «Je supplie Votre Grâce de remettre son épée au ceinturon. – Votre Grâce répliqué-je, me le demande avec tant de courtoisie que, me voulût-on me trancher la tête, je le ferai. »; et je fais comme j’ai dit : « Que Votre Grâce jure sur cette croix de na pas prendre la fuite et de venir avec moi » dit-il encore. Je réponds : « Qui a fait ce que votre Grâce lui a commandé n’a pas besoin de cela. Que votre grâce me guide où il lui plaira. » Et, partant côte à côte, nous arrivons à la prison de la Cour, où il dit : « Votre Grâce restera en dépôt céans, jusqu’à que j’aie fait part de tout cela à l’assemblée et à Son Altesse le prince grand prieur…Holà ! Dites qu’on lui donne une chambre, la meilleure qu’il y ait !... Et soyez avec Dieu ! Cette nuit, je viendrai voir Votre Grâce. »
Mémoires du Capitàn Alonso de Contreras, 1630