
Prise de la Hongroise, bonne amie de Soliman de Catane
Pendant ce voyage je tombai sur une barque de Grecs. Je leur demandai d’où ils venaient. « Des Espalmeurs de Chio, dirent-ils. – Y a-t-il là quelques galères ? – Non, Soliman de Catane, bey de Chio est parti avec sa galère bâtarde, et il a laissé sa femme dans une maison de plaisance. ». Mon pilote s’écrie : « J’en hure Dieu ! il nous faut l’amener à Malte ! Je connais sa maison comme la mienne, et puis Soliman est parti cette nuit avec la galère et ils seront en désarroi. » Je n’osais, ayant à bord ce que j’y avais. Mais il m’excita tant et plus, et m’assura que l’affaire était moindre encore qu’il ne le disait.Nous attendîmes la nuit et, à minuit sonnant, nous débarquâmes avec dix hommes. Le pilote allait comme s’il eût été dans sa propre maison. Il appelle, parle de Soliman comme s’il venait lui-même de Chio, et on lui ouvre. Nous entrons et, sans la moindre résistance, nous prenons la Turque renégate, hongroise de nation, la plus belle que j’aie jamais vue ; capturons aussi deux putillos, un renégat et deux esclaves chrétiens, l’un de nation corse et l’autre albanais ; nous enlevons le lit et les hardes sans mot dire, embarquons avec le tout et filons aussi vite que nous pouvons jusqu’au sortir de l’Archipel : Dieu nous donna beau temps.La Hongroise n’était pas épouse, mais concubine. Je la régalai extrêmement et elle le méritait bien, quoique, je le sus par la suite, Soliman de Catane eût juré de me chercher, et après m’avoir pris, de me livrer à six nègres pour qu’ils se réjouissent de mes fesses, car il lui semblait que j’avais usé de son amie, et enfin de me faire empaler. Il n’eut pas la chance de me surprendre, quoiqu’il m’eût fait portraire et afficher en différents lieux du Levant et de Barbarie, afin que, sil’on me capturait, on me reconnût par ces portraits. Je sus que les Turcs avaient emporté ces portraits de Malte, quand ils emmenèrent la Hongroise et les putillos rachetés, ce qui advint la seconde année, lorsque Soliman eut été promu roi d’Alger.
Mémoires du Capitàn Alonso de Contreras, 1630
Putillos : personnes sans importance.