29.10.11

Conversation avec Dieu (1)

Avachi dans la galaxie d'Andromède, il avait l'allure d'un téléspectateur dans un pouf. Voyant mon esprit à la dérive s'approcher, il soupira. De ce soupir naquit une étoile puis un système de planètes. Sur l'une de ces planètes, des créatures émergèrent des abysses. Elles me semblaient parfois gazeuses, et parfois très gazeuses.

"Elles vivent sur neuf dimensions," m'expliqua-t-il patiemment. "L'œil humain est trop rudimentaire pour saisir des êtres aussi complexes."

La planète se transformait peu à peu sous l'impulsion de ses habitants, et ce qui ressemblait quelques minutes plus tôt à un gros caillou avec des sacs de méthane abritait maintenant des constructions brumeuses à perte de vue. J'assistais en accéléré à l'avènement et à la chute de civilisations de poches de gaz, et ne pouvais détourner le regard de ce spectacle. Il le remarqua et, las, envoya un trou noir d'un revers de main. Consciencieusement, il sortit ensuite un mouchoir de sa poche pour nettoyer quelques traces de poussière d'étoile.

"Pouvez-vous voir l'avenir ?" hasardai-je.

"L'avenir est un concept spécifique aux limitations de votre espèce. Passé, présent et futur se mêlent dans mon esprit. Je vois votre mort, ainsi que celles de vos enfants. L'un d'entre eux n'a pas de chance avec les ascenseurs. Je vois le destin de vos petits-enfants et de leurs descendants. Dans quelques centaines d'années de votre référentiel temporel, le dernier être portant votre nom meurt à son tour, seul avec ses regrets."

Je sentais qu'il me serait difficile d'avoir le dessus dans cette conversation, même en ayant lu du Dick et du Hawking. Peut-être devais-je user de la flatterie.

"Toute l'humanité vous cherche ! Où étiez-vous tout ce temps ?"

"Dans vos cœurs."

"Vraiment ?". Cette révélation laissait mon esprit le souffle court.

"Non. Je n'ai pas bougé d'Andromède depuis des millions de vos années. Le cœur humain est bien moins confortable."

Quel idiot. Me faire avoir par une blague aussi évidente. Dieu est le Dieu de toutes choses, et donc aussi de l'humour. J'aurais dû le voir venir.

"Pourquoi n'intervenez-vous pas plus ? Nous aurions tant à apprendre de vous."

"Quelle ingratitude. Vous oubliez que je vous ai déjà appris tout ce que vous savez. Du premier homme à utiliser le feu à celui qui posa le pied sur la Lune, vos capacités sont mon cadeau. Et elles sont à votre échelle. Seule votre arrogance est sans limite, comme la mienne. Vous souhaitez rencontrer votre créateur pour l'analyser, le comprendre. Mais vous êtes des marionnettes dont j'active les mécanismes. Vous concentrez votre attention sur ce qui vous échappera toujours. Vous refusez de voir l'infini fossé séparant nos consciences. Vos vies sont si courtes, et vous perdez tant de temps avec l'impossible. Peut-être est-ce ma faute. Vous avoir créé faibles et écrasés par votre ignorance. Incapables de saisir les secrets profonds de l'univers, mais obsédés par eux. Vous êtes le premier à me rencontrer, et je vous vois bientôt partir plus vide et confus qu'à votre arrivée. Conscient de votre insignifiance. Vos questions restées sans réponses. Etait-ce pour cela que vous vouliez me parler ? Des millénaires de religion et vous ne trouvez rien de mieux à me demander que "voyez-vous l'avenir ?". Vous n'êtes pas prêt."

Je perdais mes moyens, j'étais dépassé par la tâche. J'avais l'impression de revivre mon rencard avec Elisabeth. Le manque d'assurance, l'enfilage de clichés, les mains moites. Et la perspective de sexe qui disparait. Il m'avait fallu des mois pour obtenir ce rendez-vous avec elle. Il avait fallu des milliers d'années pour obtenir celui avec Dieu.

"Mais alors, pourquoi nous avoir créé ?"

Le stress me conduisait à la sincérité naïve. Il sembla néanmoins se décontracter, comme pris par surprise alors qu'il voyait ma question comme ma mort depuis toujours. Et sourit.

"Probablement pour donner un sens à mon existence."